Rapport de l'action globale à Bukavu
Présentation de Adèle Safi Kagarabi, fait à Dakar, Senegal, pendant le Forum Social Mundial 2011
INTRODUCTION
Bukavu, capitale du Sud Kivu a accueilli du 13 au 17 octobre 2010, la troisième action globale internationale de la Marche Mondiale des Femmes « MMF ».
Cette province est ‘située à l’Est de la RDC et est l’une des provinces qui ont connue les plus d’affres de la guerre.
Plus de 20.000 personnes ont répondu à l’appel de la Marche Mondiale des Femmes et ont marché dans les rues de Bukavu, le 17 octobre dernier pour dénoncer la guerre et les violences faites aux femmes dans cette région qui fait l'objet de convoitises nombreuses. En effet, elle fait partie de l'une des régions du monde les plus riches en minerais.
Les congolaises de la Marche ont souhaité organiser l'action 2010 au Kivu, région en guerre depuis 15 ans, tristement célèbre pour les violences subies par ses habitantes. Lors de la réunion internationale de Vigo en 2008, les militantes de la MMF se sont données pour défi d'organiser la 3ème manifestation dans cette région. L'objectif étant de montrer les causes et les conséquences de la guerre à l'est de la République Démocratique du Congo (RDC) et de soutenir les femmes qui, localement, sont en lutte pour faire bouger la situation.
Les guerres dans l'est de la RDC ont débuté vers 1996, après le génocide au Rwanda, qui a fait immigrer plusieurs milliers des Hutus du Rwanda et du Burundi vers le Nord-Kivu et Sud-Kivu.
Ces régions congolaises sont parmi les plus riches du monde en minerais. On y trouve facilement de l'or, du diamant de l'aluminium de la cassitérite (utilisée pour l'industrie électronique). Encore plus stratégique, le Congo possède 64% des réserves mondiales de coltan et les mines d'où on l'extrait se concentrant dans la région du Kivu. Ce minerai est très important car une fois raffiné, il est un matériau haut conducteur en électricité. C'est la raison pour laquelle il constitue un composant essentiel des téléphones cellulaires et des ordinateurs portables. On comprend donc facilement pourquoi la RDC est en crise politique, chacun va y voir l'opportunité de prendre sa part du gâteau.
Les armées qui s'affrontent sont composées de soldats rwandais, hutus, tutsi, maimai, congolais, ougandais, burundais, angolais... Les gouvernements des pays alentours et les autorités congolaises locales en profitent donc pour s'enrichir largement sur le dos des populations.
Le conflit est officiellement terminé depuis 2003 mais les viols et les persécutions ne se sont jamais arrêtées et des groupes armés continuent de semer la terreur parmi la population. Ils viennent vider les villages, piller, massacrer, violer, torturer... Ils forcent les habitants à creuser le sol pour en retirer les minerais qui sont ensuite acheminés vers les pays voisins pour être vendus à des entreprises multinationales, peu soucieuses de la provenance des matières premières.
Les habitants de l'est de la RDC font les frais de cette guérilla. Dans certaines parties de la région, il n'y a pas d'endroit stable où s'installer. L'exploitation agricole des terres est devenue difficile. Avant la guerre, l'agriculture permettait aux habitants du Sud-Kivu d'exporter des aliments de base, aujourd'hui, elle ne permet même plus de subvenir à leurs propres besoins. Les femmes, qui sont les principales exploitantes des terres, ne se rendent plus aux champs de peur de se faire violer.
De plus en plus de personnes rejoignent Bukavu, la ville est plus sûre mais la vie n'y est pas simple pour autant. Les deux Kivus sont des régions où l'aide internationale est très présente. L'armée de l'ONU (la Monusco) y a des troupes depuis plus de 10 ans et toutes les grandes ONG ont une antenne à Goma ou à Bukavu. Malheureusement, la situation ne s'est pas beaucoup améliorée et l'économie locale en a même été bouleversée puisque les prix ont augmenté en réaction à la demande des clients étrangers, plus riches que les congolais.
Les violences à l'égard des femmes sont d'une intensité insupportable. Le viol systématique avec destruction du vagin est utilisé par tous les groupes armés comme arme de guerre pour anéantir les femmes, physiquement et moralement. Ce sont elles qui portent la famille, qui travaillent dans les champs, qui font des kilomètres pour aller chercher l'eau, qui soignent et qui éduquent. Détruire les femmes, c'est déstabiliser l'ensemble de la société. Une population sans repère, qui subie des violences extrêmes a beaucoup de difficultés à s'organiser pour lutter.
Cette région est un bel exemple de fonctionnement libéral et capitaliste meurtrier. C'est bien le chaos et la violence qui règnent, qui permettent l'exploitation des sols et l'appropriation des richesses par les multinationales au détriment des populations. C'est ce que les militantes de la MMF ont souhaité montrer en dénonçant les liens entre cette guerre sans fin et l'exploitation des minerais, entre les violences sexuelles sur les femmes et l’exploitation des minerais.
Parlant de la 3ème action internationale de la MMF qui a eu lieu dans la capitale du Sud Kivu du 14 au 17octobre ; la préparation d'une action de grande ampleur a été difficile puisqu'elle n'a d'abord pas été prise au sérieux par les autorités locales. Les femmes de la coordination de la Marche en RDC y ont mis beaucoup d'énergie, elles ont mobilisé les associations de femmes aux Kivus, à Kinshasa et dans l'ensemble du pays. Peu à peu, l'évènement pris de l'importance ; bien entendu, les pouvoirs politiques s'y sont intéressés lorsqu'ils ont compris que cette action internationale aurait lieu quand même. Les congolaises ont du composer avec ce nouvel élément, faire face aux exigences du gouvernement et des autorités locales tout en gardant une marge de manœuvres et une liberté de parole.
L'action a finalement réunit en forum près de 3000 femmes, venues de l'ensemble des provinces congolaises et de plus de 40 pays du monde. Deux jours de discussions autour des 4 thèmes retenus où nous avons pu nous exprimer, des femmes de différentes régions du monde sont intervenues pour montrer les parallèles qui existent entre leurs situations. Des haïtiennes ont dénoncés l'inefficacité de la présence de l'armée de l'ONU dans leur pays, les kurdes ont évoqué la situation des femmes dans les pays en conflits, les kenyanes ont parlé des violences et des rôles que doivent accepter les femmes dans les villages, les congolaises ont fait les liens entre l'exploitation minière et les violences qu'elles subissent, elles ont évoqué le poids de la dette pour un grand nombre de pays, les portugaises ont développé les dangers de l'expansion du libéralisme et la menace écologique que cela représente pour la planète...
L'évènement a été très visible en RDC, et pour cause, Mme Kabila, femme du président, sur invitation de la MMF en tant que femme, est venue elle même participer à l’ouverture du forum. La parole a aussi été prise assez souvent par les autorités gouvernementales locales et nationales. Cette récupération politique, difficile à accepter pour les militantes de la MMF, était inévitable pour pouvoir organiser l'action, surtout dans le contexte qui est le nôtre ; un pays post conflit. Nous avons du faire face à cette hypocrisie et rappeler le plus souvent possible nos valeurs féministes, anti capitalistes, anti militaristes, tout en veillant à ne pas porter préjudice à nous congolaises, qui restaient après le départ de la délégation internationale. Le forum était organisé dans une école de la ville et l'armée y était omniprésente.
Ce rassemblement international était très attendu à Bukavu, la ville était couverte de banderole de soutien à la MMF, qui stipulait le rejet des violences faites aux femmes et l'exigence d'une fin de conflit.
L'organisation d'une telle action a permis aux congolaises d'être entendues dans leur pays. Pour la première fois depuis 15 ans, les journalistes et les autorités s'intéressent à leur parole, leur vécu et reconnaissent l'horreur de leur quotidien.
Le 3ème jour de l'action, une partie des délégations s'est rendue à Mwenga, un village à 130km au sud de Bukavu pendant que les autres sont restées pour échanger de manière moins formelle, les journalistes et autorités locales s'étant rendus à Mwenga. L'ambiance à Bukavu était plus détendue et cela a été l'occasion pour celles restées silencieuses, souvent les femmes venues des campagnes, de s'exprimer dans leurs langues plus facilement et plus librement.
Les conditions d'accès au village de Mwenga sont difficiles et d'une sécurité aléatoire. Le passage du convoi de la MMF dans certain villages est accompagné de groupes de femmes portants des banderoles avec le sigle de la Marche, elles crient, pleurent, chantent pour exprimer leur quotidien, interpeller les étrangères et manifester leur existence.
A Mwenga, toute la population était concentrée sur les lieux du rassemblement ; des
femmes ont fait des mises en scènes explicites des violences subies et ont narré l'évènement.
Mwenga a été le théâtre d'une tragédie en 1999 : une escouade de rebelles est arrivée en soupçonnant les habitants de soutenir un groupe opposé « le local défense » ; le village a été assailli, les cases pillées et incendiées, le chef du village assassiné, sa femme enceinte de jumeaux éventrée. Quatorze femmes et un homme torturés, violés, dénudés, badigeonnés avec du piment, y compris au niveau de leurs organes génitaux, jetés dans des trous et enterrés vivants devant la population du village muselée, muette de terreur.
Des déléguées de la MMF ont expliquées en swahili pourquoi la Marche Mondiale avait organisé ce déplacement et cette cérémonie à Mwenga, elles ont exprimé leur solidarité et celle des femmes de tous les pays présents qui devenaient les témoins et les porte parole de leur résistance. Cette journée a permis de rompre le silence et l’isolement de toutes ces femmes.
Les rencontres que nous avons faites au cours de ces 5 jours nous ont confortées Nous nous sommes senties soutenues, enfin écoutées. Des femmes de villages très éloignés avaient fait des kilomètres pour participer à ce rassemblement de solidarité, elles ont pu se rencontrer, échanger, témoigner.
La délégation internationale de la MMF a rencontré un groupe d'une vingtaine de congolaises venues de Kaniola, un village au sud de Bukavu qui a été plusieurs fois envahis et pillé par des rebelles hutus. Ces femmes ont toutes été violées, certaines plusieurs fois, beaucoup sont veuves. Elles se sont regroupées en collectif de femmes contre la guerre et ont créé, avec leurs pauvres moyens, un orphelinat pour
prendre en charge les enfants abandonnés ou orphelins. Elles ont marché 60 km pendant plus de 13h pour être présentes au rassemblement de la Marche Mondiale des Femmes, pour rencontrer d'autres femmes dans leur situation et pour raconter aux déléguées des autres pays ce qui se passe dans leur territoire. Cet orphelinat manque d'eau, d'électricité dans ce village qui ne reçoit pratiquement aucun soutien, la région étant jugée trop dangereuse par la plupart des ONG.
Le 17 octobre, journée internationale contre la pauvreté, était le dernier jour de l'action. Une manifestation est organisée, 20 000 personnes sont présentes, crient, chantent, dansent avec une volonté commune : la fin des violences faites aux femmes et la fin des conflits.
Lors de cette action à Bukavu, il a enfin été possible pour les femmes du Kivu de dire stop à l'utilisation et à la destruction de leur corps. Elles ont reçu le soutien de la délégation internationale et elles ont pu se rencontrer et se retrouver entre elles. Ces quelques jours de mobilisation ont donné un élan aux associations locales et, on l'espère, de nouvelles perspectives. Un manifeste « document de plaidoyer a été remis au Président de la République par le biais de son épouse qui a honoré les femmes avec sa présence pendant les 5 jours de l’événement à Bukavu.
Une maison des femmes a été inaugurée à Burhale et la pause de la première pierre pour une autre maison de la femme a été faite à Bukavu et à Mwenga. Pour ces deux dernières, à part la pause de la première pierre rien n’est fait jusqu’à présent.
La MMF est devenue sujet de référence que ça soit dans les discours des autorités que dans ceux des la population A Mwenga, où les femmes étaient traitées comme des objets, elles ont maintenant le courage de résister et de dénoncer toutes les fausses manœuvres des militaires ou des milices. Juste après l’action, quatre femmes avaient été emportées dans l forêt, ces femmes avaient dénoncé et avaient fait un soulèvement, la MMF au niveau internationale avait soutenues en dénonçant au niveau international et les FDLR ont d’eux-mêmes libéré leurs otages
Défi
Organiser une rencontre nationale au courant de cette année dans une des provinces sinistrées pour renforcer la solidarité entre les femmes en vu de leur faire comprendre les objectifs et la mission de la MMF et d’avoir une vision commune
Organiser des rencontres de sensibilisation dans tous les territoires et toutes les provinces pour le relèvement des consciences des femmes
Intensifier le plaidoyer pour que les maisons de la femme soient construites comme planifiées.
Pour ce faire, un appui financier et moral est de mise pour atteindre ces objectifs
Les Congolaises sont déterminées à lutter et non plus à être considérées comme des victimes, mais plutôt comme des femmes capables de contribuer à la restauration de la paix, à la reconstruction de leur pays et de leur vie. Et pour y arriver, elles comptent de plus en plus sur l’appui de leurs consœurs de cinq continents qui ne ménagent aucun effort pour les soutenir
Fait à Dakar, le 7 Février 2011
Adèle SAFI KAGARABI
Coordinatrice de la MMF-RDC,
Présidente de ADIJF-COFAS et de la
Commission Provinciale de Lutte contre les Violences
Sexuelles « CPLVS-Sud/Kivu, en sigle »


